Création musicale

Compositeur

Dominique Lemaître, compositeur

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Le Passeur

Texte de Claude-Henry Joubert, écrit pour accompagner le CD "Pour traverser le temps, je t'ai donné des ailes", RUS555050.2, (Pour traverser le temps, je t'ai donné des ailes-Le sable et la perle-Orante-Thot-Un instant à la fois très vague et très aigu-Mnaëdra-Eau-forte, Hommage à Jean-Claude Bernède-Iris)

La musique de Dominique Lemaître n'est pas faite pour celui qui voudrait entendre mais pour celui qui souhaite écouter, c'est-à-dire, non seulement percevoir mais discerner, s'appliquer, tendre et dresser l'oreille. Cette écoute là est à prendre dans son vieux sens de "faire le guet". Celui qui écoute ainsi est un guetteur, une sentinelle. Ici, rien de dansant, de futile, rien qui nous divertisse (qui nous détourne), rien de frivole ; les espaces musicaux de Dominique Lemaître ne sont ni vains, ni vides, ni dansants, ni "planants".

Il faut y entrer comme dans un jardin chinois, lieu de contemplation, déimmobilité et de silence. On est loin des cascades, des gouffres, des abîmes, du pittoresque et du romantique. Dans ce jardin sableux et lisse, une seule pierre, un seul rameau, un seul souffle suffisent à la découverte.

Lemaître invite à la méditation ou plutôt à la rèverie, à l'association, au cheminement calme et sans cesse renouvelé.

Cette musique se déroule, elle prend le temps de s'installer. Elle bat comme un pouls. Les indications métronomiques du compositeur varient peu ; l'unité de temps des oeuvres enregistrées ici correspond très généralement à la seconde (60 à la noire) et les quelques variations du tempo se situent entre 50 à la noire et 88 à la noire. C'est, au fond, prendre pour référence le battement du coeur humain comme le faisaient nos vieux maîtres du Moyen-Âge qui calquaient le déroulement du "tactus" sur les pulsations de leurs artères. Et pourtant cette musique est animée, en mouvement, en perpétuel mouvement. Elle se déplace lentement en longues tenues autour desquelles séenchevétrent des arabesques parfois suggérées, parfois agissantes, agiles voire agitées. Ce jardin est fertile. La musique de Lemaître est une perpétuelle éclosion, lente et pourtant discernable. Elle bourgeonne, fleurit, s'épanouit au rythme du coeur.

Lemaître aime l'unisson, mais l'unisson coloré par les timbres instrumentaux.

Son discours évolue harmoniquement par glissement d'un agrégat à un autre, certains sons demeurant parfois présents à l'oreille comme des repères un instant stables puis importés vers d'autres régions harmoniques, d'autres couleurs, d'autres lumiéres. Son discours mélodique fait songer à Varése tant il utilise, plutôt que le demi-ton, la septiéme majeure ou la neuviéme mineure. Mais bien loin des violences révoltées du farouche Edgar, Lemaître travaille la transparence. Son instrumentation est limpide, claire, diaphane, translucide. Point déépaisseur, ni de rugosité. C'est une esthétique du voile, du souffle, de l'esprit. Le forte n'est pas, ici, un bloc qui heurte et auquel on se heurte mais un soulévement de la poitrine, une respiration un peu plus large, un soupir. Comme dans un soupir, déailleurs, un l'ger crescendo précéde fréquemment la nuance forte.

Il y a aussi de la gemme dans ce monde sonore, de la joaillerie, de la ciselure. Il y a de la griffe et de l'ongle, de l'incisif, du coupant, de l'aigu. Une lumiére étincelante apparait parfois, qui éclaire un instant les calmes étendues couleur pastel.

La musique de Lemaître n'est pas celle du jour, ni de la nuit, ni de l'été, ni de l'hiver, mais celle de l'aurore ou du crépuscule, celle du printemps ou de l'automne, en un mot, celle du passage, musique de l'instant, de la traversée, musique de fleuve...

Claude-Henry Joubert


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