Création musicale

Compositeur

Dominique Lemaître, compositeur

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D'une perle irrégulière, la musique

Texte de Pierre-Albert Castanet, écrit pour accompagner le CD "Litanie du soleil", CIGARTCD0201, (Litanie du soleil-La Ghirlandata-Un oubli servant d'étoile-Ophoïs-A nouveau, les oiseaux-Nâdir-Al Uzza)

Empreinte de couleurs poétiques et de gestes artistiques à l'aura naturelle, la musique de Dominique Lemaître n'appartient à aucune école et ne dépend d'aucune esthétique référentielle. Tout au plus, sa palette de charme particulièrement efficient opére en évoquant quelques réminiscences paramétriques ou sentimentales, venant de ses premiéres amours électroacoustiques ( procédés d'écho, rèverbération, delay, réinjectioné ) ou de sa culture approfondie des pages de Claude Debussy, Edgard Varése, Giacinto Scelsi, Maurice Ohana, Gyérgy Ligeti, Gérard Grisey ou Tristan Murail.

En effet, la part de modalité sous jacente (construction de spectres, échelles non octaviantes), l'attraction effective de notes polaires, la coloration timbrique de certaines zones d'ombre ou de lumiére, la superposition métrique éclairant des franges hachurées ou des é-plats lisses, l'écriture en relais de timbres singuliers, l'agencement obsessionnel en polytextures pertinentes entretenues par des répétitions en boucles ou par des effets proprement tourbillonnaires, l'illusion acoustique des instruments en présence (le jeu des cordes extrêmes se transformant en souffle d'orgue, le piano se métamorphosant en percussion, la flûte et la contrebasse générant par hybridation une troisiéme sourceé), le savant dosage du cadre architectural avec les vertus de la plastique sonore, le travail dichotomique entre transparence de surface et profondeur de champ, la confection discrète de filigranes reliant front de scène et arriére plan, le réle actif et primordial (mais non ostentatoire) des transitions, l'ambiguété latente entre consonances gauchies et dissonances affectives, l'ambivalence esthétique entre l'un et le multiple favorisant autant des monologues concertants que des orchestrations en mosaéques, le soin extrême donné aux processus articulatoires de la continuité spatio-temporelle, l'agogique pointilliste mise au service d'un statisme apparent ou d'un lyrisme concertant, le souci constant de mener à bien les paliers progressifs d'un esprit de mutation perpétuelleé autant d'éléments qui forment l'apanage sensible d'un artisan expressif autant que méticuleux.

Il faut sans doute mentionner qu'en dehors de cette technique originale de composition et du savoir faire talentueux du musicien, Dominique Lemaître est philosophe dans l'éme. Ainsi, à bien des égards - et notamment vis-à-vis de la gestion du temps et de l'espace (qui émanerait plutôt d'une vision sonore extra européenne) comme des multiples sources d'inspiration (voyez le rapport aux titres des oeuvres) -, sa musique demande une approche d'obédience Zen : une auscultation proche de cette sensibilité orientale, abouchée autant à la vie interne du nanodétail qu'à la cohérence innéiste de l'entité homogéne. A n'en point douter, l'art de Lemaître tend à aiguiser notre perception du timbre dans le temps tout en modifiant notre relation du temps dans le timbre. Par conséquent, à terme, nourri de relativité paradoxale et de musicalité intrinséque, l'art poétique invite à contempler autant les silences colorés que les douces turbulences du son lui-même, autant la l'gitimité des multiples micro respirations internes que la finalité des constructions d'un seul tenant.

Le principal lien qui unit les sept oeuvres présentes dans ce disque tient à la chronologie concentrée des opus : ils ont tous été composés entre 1996 et 2000. Une autre particularité - et non des moindres - est que ces pages ne dépendent pas du concept "concertant" (oeuvre avec soliste) si cher à l'auteur ; même si l'on peut les considérer comme des satellites de Hypérion - pour cor et orchestre - 1997 - ; de Circé pour soprano et huit violoncelles - 1998 - ; de Altius - pour violoncelle et seize instruments - 1998-1999 - ; de Vers l'eau vers le feu - pour violon et dix-huit instruments - 1999 - ; de Huit à l'infini - pour octuor de violoncelles et orchestre - 2001 ; Du mouvement et de l'immobilité - pour hautbois et neuf instruments - 2001-2002. L'amateur éclairé pourra comprendre aisément que l'écriture de la partie de violon du trio Un oubli servant d'étoile puisse rappeler celle du "concerto", de même qu'il est envisageable de faire un paralléle entre la voix de Circé et celle de La Ghirlandata. Sans trop extrapoler les données de la problématique perceptive, il serait également judicieux d'entrevoir par ce prisme la correspondance de certains procédés testés dans Litanie du soleil au regard de l'écriture des cordes dans tout le corpus concertant (de Hypérion à Huit à l'infini).

A ce titre, ces pièces de musique de chambre (avec ou sans voix) pourraient s'entendre comme des pré-échos des grandes formes à venir ou comme de libres réminiscences de nobles propos déjà prononcés, voire comme le lieu privilégié d'une expérimentation à développer ou à négliger par la suite. En revanche, l'analyste s'étonnera peut-être de la relative différence (ou non cohérence) existant entre Ophoïs et Altius, puis entre Al Uzza et Vers l'eau, vers le feu alors que ces pièces ont été composées en même temps. Ainsi, hormis les liens de parenté ordinaire que peut présenter un numéro d'opus avec son suiveur immédiat, il est possible de remarquer un geste de contre-nature qui proposerait une sorte de dérivatif conscient, relatif à la pensée dominante du moment.

De tous temps, mesure et dèmesure, déraison et raison ont tenté de cerner le mystére finalement imprévisible de la création. Ce qui est certain dans ce laboratoire vivant de la création, c'est que ces nouvelles partitions participent à la mise en place de contrastes probants au sein d'un contexte musical monolithique, sempiternellement présidé par cette force gravitationnelle de la continuité (maître mot de Lemaître).

Monodirectionnelle donc dans sa pluralité, la trajectoire cinétique des oeuvres est alors enrichie de mille vibrations dans l'harmonie, comme le discours est habité de mille personnages dans le paysage. Cette introduction de l'irrégularité dans le continuum, cette présence de mouvements insignes dans le flux général seraient presque à rapprocher du contexte de Beauté que les philosophes tentaient de donner au siècle de Bach. En ce sens, la musique de Lemaître tiendrait de cette tranquille extravagance du barroco (métaphore qui voudrait renouer avec l'origine du mot qui signifie "perle irréguliére") : cette collision improbable de la nature et de l'art, cet accident fatal entre la morne convention et l'invention de l'inoué, cette blessure nécessaire entre la mémoire et l'utopie, ce lapsus esthétique entre l'idée d'éternité et son énonciation contemporaine, ce frémissement vécu qui s'approprie l'altération de la pureté inaccessibleé bref, tout un arsenal poétique qui donne véritablement sens aux sincéres velléités artistiques.

Pierre Albert Castanet

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